10 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 1
A chaque fois que je repense à mon enfance, je suis angoissé. C'est sans doute pour ça que je tue des gens. Pas que des gens d'ailleurs, mais bon, c'est quand même les gens le plus embêtant.
Je sais bien qu'un jour je me ferai prendre par la police, mais en attendant j'ai de beaux jours devant moi. D'abord je suis très intelligent. Remarquez qu'en écrivant ça je me rends compte que je devrais plutôt dire "très organisé". Si j'étais si intelligent je n'aurais pas besoin de buter tout ce qui bouge –bon j'exagère mais il y a des jours où c'est pas loin d'être ça.
Ensuite je parle plusieurs langues et c'est très très utile pour changer d'endroit.
Enfin, j'ai beaucoup beaucoup d'argent, sur des comptes un peu partout, car j'ai hérité de la fortune de mon cher papa qui est mort il y a trois ans. Je vous vois venir, non, ce n'est pas moi qui l'ai tué, il est mort d'une rupture d'anévrisme.
Quant à ma mère, elle s'est barrée du domicile il y a plus de trente ans, et on n'a plus jamais entendu parler d'elle. Pourvu qu'elle ne vienne pas réclamer une pension ou je ne sais quoi, et qu'elle reste où elle est.
Comment faire pour ne plus penser à mon enfance, ça c'est le hic. C'est fatigant et épuisant et même pour moi c'est dérangeant de tuer. Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, ça traîne dans toutes les poubelles cette phrase-là, si on me l'applique ça marche pas mal. Ma science c'est tuer des gens, ce qui ruine un peu ma conscience, mais soulage mon existence. Excusez les rimes internes, pas volontaires, mais ça s'approche de ce que je veux dire. Ça s'approche.
11 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 2
Je peux vous parler de mes crises d'angoisse. Je peux, je veux, c'est pareil ici. Si l'on était sur un site Internet ou un blog, je pourrais même joindre une vidéo, j'ai un petit caméscope très performant, avec un trépied solide comme tout. Mais je ne m'en sers jamais. Je devrais, remarquez.
J'ai la respiration qui se bloque, ce qui accélère mes pulsations cardiaques jusqu'à 150 battements par minute. Je sue brutalement, toujours au même endroit, en haut de la nuque et ça dégouline très lentement vers un point symétrique au sternum, dans le dos. Très vite bien sûr, je peux respirer à nouveau, sinon je serais mort dès la première crise, et pas là pour en parler, donc je disais très vite je peux respirer à nouveau, mais à un rythme douloureux, irrégulier, comme un métronome déréglé, à peu près.
Alors je m'assois, de préférence dans un coin de pièce, avec un coussin entre les jambes, que je replie sur mon torse (les jambes, pas le coussin). Si le coussin survit à l'opération, il a de la chance. Je le serre en effet si fort qu'il se découd en plusieurs endroits, tandis que je le déchiquette à coup de dents. Une fois, dépourvu de coussin ou d'oreiller, j'ai pris un morceau de plastique assez rigide, une sorte de bout de puzzle géant qu'on utilise comme tapis de jeu pour les petits, et je l'ai mordu pendant toute la durée de la crise. Je suis sûr que l'empreinte de mes dents y est encore, et ça fait des mois…
Je dois quand même vous rassurer sur le fait que je n'ai jamais tué
d'enfant, ni même de jeune adulte –humain, j'entends. Les chiens et les chats
c'est autre chose, si la SPA savait, ouah, je serais mal, comme on dit.
12 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 3
Scène de crime, numéro un. Mon premier meurtre, donc. C'était un jeudi. Non, je rigole, je ne m'en rappelle plus, en décembre, je pense, au Luxembourg. Je roulais pépère sur une route de campagne. Tout à coup, à fond de train, une BMW me double, le type gueule des insultes comme quoi je roule comme un pédé, et que par conséquent j'aille me faire enculer, tout en ajoutant Fils de pute pour faire bonne mesure, tant qu'à faire, hein… Passons.
Je roule quelques kilomètres, il commençait à faire nuit, je m'arrête pour un besoin naturel, comme disent les commentateurs de cyclisme. Je n'avais pas vu la BM du type grossier garée un peu plus loin sur le parking, dans un coin sombre. Je fais mon petit pipi, je reviens vers ma voiture, et là le type me lance "tiens rev'là l'aut' fiotte, alors t'as un problème connard ?".
Je n'ai pas apprécié, je lui ai dit bien calmement. Il a sorti un truc que j'ai identifié comme un revolver, un gros modèle en tout cas, et me l'a collé sur la tempe. Alors ici, il faut que je précise une des joyeusetés de mon caractère : autant je panique comme un têtard hors de l'eau pour la moindre contrariété, sans même parler de mes crises d'angoisses dont j'ai déjà parlé, autant je suis calme en cas de coup dur.
J'ai rabaissé le canon de l'arme du type, puis je lui ai lancé un gros
coup de genou dans l'aine, voyez comme je sais être fair-play quand je veux, ce
qui lui a fait perdre l'équilibre. Je lui ai ensuite arraché l'arme de la main
et là, ben, je l'ai visé à la tête, j'ai appuyé la détente (qu'est ce que c'est
rigide d'ailleurs, pour que le coup parte tout seul faut avoir des index de
mammouth !) et je l'ai tué. Bien sûr ça m'a fait quelque chose : un bien fou.
Et en plus, de toute évidence, c'était un méchant.
13 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 4
Après ça, je n'ai plus tué durant des semaines. Supposant que le type était un hors-la-loi, j'avais parié sur le fait que la police conclurait au règlement de compte. C'est sans doute ce qui s'est passé, mais j'ai quand même renoncé à retourner dans le Grand-Duché. Dommage, la campagne y est bien jolie.
Les nuits suivant mon premier meurtre, j'ai eu l'impression de mieux dormir. Je pensais moins à mon enfance. Je n'ai pas éprouvé de remords. Je n'ai pas eu envie un instant d'avouer à quiconque mon crime. J'étais bien dans mon jus, un nouveau jus.
Puis les crises sont revenues, encore plus fortes qu'avant. Pas forcément plus longues, mais plus intenses : plus de sueur, plus de tachycardie, plus de crispation de tous mes membres, et même quelques nouveaux symptômes par rapport à la description que j'ai faite tout à l'heure.
A cette époque je vivais à l'hôtel. Un soir mes voisins étaient sortis je ne sais où, vu le genre de snobinards sans doute à l'opéra, tandis que leur poupoune à sa mémère, un de ces chiens sans poil sur le corps mais avec la coiffure de Catherine Lara, gardait la suite en gémissant.
Le lendemain je décidai de changer d'hôtel pour éviter de tuer cette
saloperie de clebs geignard sur un coup de colère, mais les deux snobs en ont
décidé autrement. Conscients du dérangement que leur petit amour m'avait causé
la nuit dernière, ils me priaient de les excuser et d'accepter en dédommagement
de bon voisinage un billet pour "Rigoletto". C'en était un peu trop
pour moi. Deux jours plus tard ils étaient morts, papa, maman et poupoune
adorée chérie. Je vous raconterai ça en détail plus tard, mon prisonnier se
réveille.
14 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 5
Ne vous inquiétez pas pour mon prisonnier. Il ne sait même pas qu'il l'est et je n'ai aucune envie de lui faire du mal. C'est un renard, que j'ai trouvé au bord de la nationale, une patte salement esquintée. Je le soigne ici. J'adore les animaux. Attendez : j'adore les gros animaux. Ceux que je ne peux pas martyriser sinon ils me boufferaient une main. Les plus petits, innocents, tout mignons, ils m'énervent, mon Dieu qu'ils m'énervent. Je ne vais pas revenir là-dessus mais le nombre de chats et de petits chiens que j'ai étranglés, y'en a qui étalent le nombre de leurs conquêtes amoureuses, tiens, vise la comparaison avec ma liste à moi…
Ah, ici, c'est mon petit pavillon de chasse, vous connaissez la Sologne ? Bon de toute façon c'est pas en Sologne, je ne veux pas me faire repérer. C'est une cabane en hauteur qu'utilisaient des chasseurs bien friqués, genre notaires, chirurgiens, enfin, vous savez, des gras du bide de plus de 50 ans, qui viennent en octobre flinguer des oiseaux pour remplir les congélos de leur bonne femme. Ils les bouffent jamais, mais ça alimente les conversations. Les exploits des tireurs d'élite, et puis aussi la fameuse conversation du "jour où il y a eu cette interminâââble panne d'électricité, tout ce que contenait mon congélateur, je vous le donne en mille, per-du !" Comme ça la place était faite pour des années d'oiseaux farcis de plomb.
Donc ici, c'en est une que j'ai rachetée, avec les 12 hectares autour,
et j'y viens me reposer. Et, depuis quelques pages, écrire. Quand je regarde
par la fenêtre de mon mirador, je vois des chênes et des hêtres, à un endroit
ça fait comme un trou dans la ligne des cimes, c'est un étang (au fond duquel
j'ai lesté un cadavre d'ailleurs, depuis le temps il a dû partir en carpes…).
15 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 6
J'ai lu un très bon bouquin cette nuit. Comme le renard faisait beaucoup de bruit dans sa caisse, j'ai eu tout le temps de le terminer.
C'est l'histoire d'une famille italienne dans l'entre-deux guerres, les deux parents sont des aristocrates un peu sur le déclin, encore très riches et influents sur leurs terres, mais hors du coup pour la modernité. Leur fils unique, Luciano, est un drôle de gars, très intello, un ancien combattant de la Grande Guerre assez sérieusement blessé dans une bataille contre l'Autriche (je ne me rappelle plus le nom de la bataille).
Le Luciano donc, il est fils de nobles, mais il devient communiste et en même temps, y'a le fascisme qui se développe, et bon, on fait un saut dans le temps, il meurt (Luciano) dans un train suisse 50 ans plus tard, et dans son portefeuille on trouve sa carte de député communiste et une vielle carte du PNF, Parti National Fasciste, dédicacée par Mussolini. Sacré mystère.
Et après le bouquin nous balade entre les époques, la Première guerre
mondiale, la deuxième, l'URSS, l'Italie, la France, j'ai bien aimé. Et j'ai
appris des trucs. Par exemple, l'armée italienne en 14-18, c'était une horreur.
Les officiers supérieurs manquaient tellement que des bleusailles sorties de
l'université de Milan ou de Rome se retrouvaient en 1ère ligne avec
deux-cents gars à commander ! C'est à cause de ça qu'à la fin de la guerre, les
Américains ont pris les choses en main, hop les Italiens dégagez et
laissez-nous faire, et en quelques semaines ils ont mis en pièce l'armée
autrichienne. Et alors, autre truc que j'ai appris, un des soldats américains
en Italie s'appelait Ernest Hemingway, et il en a même tiré un roman qui porte
un nom bizarre : Au-delà du fleuve et sous les arbres.
16 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 7
Bon, le renard va mieux, je vais le relâcher.
En me relisant, je m'aperçois que je ne vous ai pas raconté les détails de mon triple meurtre (M. Snob, Mme Snob et Poupoune à sa Snosnobe,). Ils m'avaient considérablement agacé, certes, mais je n'avais pas prévu de les trucider pour autant. Il faut incriminer le hasard, en quelque sorte.
Donc, après m'avoir refilé leur billet pour Rigoletto, ils disparaissent de ma vie puisque je quitte l'hôtel, la ville et même le pays, direction… (là c'est le moment où je fais tourner le coutelas de Rahan sur un sous-main avec la carte du monde) Athènes. Bon, Athènes alors.
En plein centre de la capitale hellène se trouve un parc assez joli et vallonné, dans lequel se déroule en été une sorte de fête du vin permanente. On s'acquitte d'un petit droit d'entrée, et hop, vin résiné dans gobelet plastique à volonté. C'est donc là que, deux jours après ce que je croyais être ma dernière rencontre avec les gugusses de l'hôtel, je me promenais. Pour dire les choses assez crûment, le vin résiné c'est bien dégueulasse, ce qui m'avait prémuni de l'ivresse.
Il y avait peu de monde, surtout des touristes. Au détour d'un chêne-liège, on m'interpelle, pardon monsieur, parlez-vous français, oh ça par exemple, c'est vous n'est-ce-pas, misère, c'est les Snobs, et il y a même la Poupoune adorée. Quelle extraordinaire coïncidence vraiment, alors vous êtes aussi en vacances, oh les Grecs, des gens charmants, et si accueillants, et Rigoletto alors ? Vous avez aimé ?
Heu. Oui. C'était très bien. Quel acte particulièrement ? Le quatrième. Mais il n'y a que trois actes enfin ! Ah. Bon.
C'est ainsi que je décidai de les tuer, en songeant que je ne m'en débarrasserais jamais autrement. Ayant sur moi une fiole de poison pour le moins violent (si je n'oublie pas je vous raconterai un jour pourquoi j'avais ça dans la poche), je les incitai à boire chacun un verre de résiné, dans lequel je versai assez de liquide mortel pour tuer un troupeau de gnous, mais sans toucher leurs gobelets pour ne pas laisser d'empreinte. Ce fut très facile d'être discret car ils étaient tous deux un peu gris.
Je m'arrangeai également pour refiler un morceau de sandwich plein du
susdit poison à Poupoune, puis je disparus dans la nuit grecque.
17 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 8
Il faut que je trouve une nouvelle planque. Et que je change d'air. Les bestioles et les bois ça va cinq minutes.
Je suis très casanier. Je dois toujours me forcer pour voyager, alors les meurtres, c'est bien pratique pour me pousser aux fesses, sinon je crois que je resterais enfoncé dans mon fauteuil à zapper sur le sport ou les émissions de déco. Et à subir mes crises.
Je vois un psy depuis des années. Tenez-vous bien, c'est un Juif de New-York qui s'appelle Allen. Pas Woody, faut pas charrier : Jerry. Il a dû en entendre des blagues foireuses, le gars. A 150 dollars la séance, remarque, on peut supporter bien des plaisanteries. Alors Docteur, ce sont des Roses pourpres du Caire que vous avez dans ce joli vase ? Bonjour Docteur, je vais vous dire Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans oser le demander. Ouais, des blagues bien lourdes.
Je ne lui ai jamais parlé des crimes. J'aurais bien trop peur de devoir le faire disparaître, et il est plutôt pas mauvais. En même temps, c'est un peu idiot, je vois bien que ça pourrait m'aider à guérir de lui en parler… bon, on verra. Je peux toujours lui évoquer des pulsions ou des envies, ou des idées, enfin je ne suis pas obligé de lui tartiner des descriptions sanguinolentes. Du genre Docteur, je suis l'auteur de nombreux Meurtres mystérieux à Manhattan…
Parfois, j'ai l'impression d'avoir une vie de rêve. De l'argent en
quantité illimitée, de l'adrénaline, des voyages permanents. Mais c'est bien
pourri. Au fond, je vous l'ai dit, je suis un casanier qui se force à bouger. Je
serais devenu obèse si je n'étais pas un assassin. Tuer me maintient en bonne
santé. Si c'est pas du dernier chic…
18 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 9
Mon père a fait fortune en achetant, rénovant et revendant des fauteuils. Uniquement des fauteuils. Oh, il a bien dû une fois de temps en temps rempailler une chaise ou rajeunir un tabouret, mais vraiment, son truc c'était les fauteuils.
Au début, ses clients étaient peu nombreux. On habitait en province, dans une ville où les derrières sont moins exigeants que dans la capitale. Mais sa réputation enflait autant que l'ennui de ma mère, une vraie bourgeoise égarée dans ce mariage je ne sais pas comment, et qui a foutu le camp à la première occasion, je suppose au premier amant, ou tout au moins au premier amant prêt à l'embarquer au large.
Ce qui devait arriver arriva, papa et moi échouâmes à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine. Là, c'était pas mal. L'argent commença à nous permettre d'employer de plus en plus de gens, pour le boulot comme pour la tenue de l'appartement. J'allais au collège F*, j'avais des bonnes notes, je fumais plus ou moins en cachette, j'écoutais les conversations de mon père avec ses camarades de tarot chaque mardi soir.
Lorsque j'ai eu 15 ans, en fin de troisième, mon père était assez riche
pour me caser dans une école privée très comme il faut, ah ça, pas la boîte à
rebelles. J'y ai obtenu mon bac avec mention, ma première aventure sexuelle
avec une sublime jeune fille, enfin je m'en souviens comme ça, et j'ai perdu
mon père de vue. Pas physiquement, puisque je n'étais pas interne, mais ses
parties de tarot, ses fauteuils super chers, ses conversations de vieux con,
tout le paquet pour dégoûter l'adolescent, usèrent mon sentiment filial. Et je
commençai à penser que ma mère, après tout, avait peut-être eu raison de le
quitter.
21 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 10
J'ai eu un sacré choc un soir de 1999, en regardant la chaîne du câble Jimmy. Dans un épisode de la série "Les Sopranos", j'ai reconnu tous les copains de papa. Les mêmes gueules, les mêmes fringues, les mêmes dégaines. Wouah. Alors les fauteuils, même vendus aux bourgeois, ça ne rapportait pas tant que ça ?
Subtilement, j'ai demandé à mon père si ses revenus étaient tous d'origine déclarée. Comme il semblait ne pas comprendre "origine déclarée", j'ai remplacé par "origine douteuse". Faisant toujours l'étonné, il me pousse alors dans mes derniers bastions et me provoque à dire "origine illégale". Là, il me répond, d'un air tragi-comiquement menaçant : "T'as fait des études de droit pour me dire à moi, P*U*, honnête travailleur, ce que c'est que la loi ? Hein ? Alors oublie-ça tu veux. Tu ferais mieux de rédiger des C.V. un peu moins indigents et de te remuer pour trouver un travail, je ne vais pas t'entretenir à vie"
J'étais donc fixé, sous mon père vendeur de sièges grenouillait dans les bas-fonds du crime organisé un mafieux accompli, un Tony Soprano, sans héritier dynastique prévu, si l'on en jugeait par sa réponse à mes questions.
A sa mort il y a 3 ans, j'ai hérité d'une somme indécente. Environ 3000 ans de salaire d'un prof, faites le calcul. Le notaire a décacheté une lettre devant moi et j'ai pris sur la tête de quoi renoncer à tout effort professionnel. Au sens classique du terme "professionnel", bien entendu…
N'ayant depuis jamais trouvé le moindre codicille m'enjoignant de poursuivre le travail paternel, j'ai considéré que ma vie ne se passerait ni dans un atelier de confection de meubles, ni dans un bouge clandestin. Et je ne regrette pas mon choix.
22 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 11
Je viens d'arriver à Tokyo. De ma chambre d'hôtel, je peux voir le palais impérial, le Fuji et même la baie. Incroyable. Demain j'irai jouer au pachinko et je m'achèterai un portable.
Aujourd'hui j'ai juste flâné. On ne voit que des jeunes, des gamins de moins de vingt ans fringués comme un manga qui aurait pris la pluie, le maquillage bave sur des peaux très blanches. A croire que tous les vieux sont dans les campagnes. D'ailleurs les vieux sont vraiment plus nombreux dans les campagnes.
Dans une vitrine d'agence touristique, j'ai vu un poster du parc aquatique, près de la grande roue et de la tour de Tokyo. Où est passé Charly ?, me suis-je dit. Vous savez, ce grand échalas avec un pull rayé rouge et blanc que l'on doit retrouver parmi des centaines de figurants, dans des albums pour enfants. Y-a-t-il plus de monde au mètre carré dans cette piscine tokyoïte que dans les albums de Charly, bonne question.
Dans le quartier de Shinjuku, les immeubles sont tellement gavés de panneaux verticaux qu'ils en deviennent un style. Du sol au sommet des immeubles s'entremêlent les signes japonais, kanji, hiragana et katakana, que je ne sais pas différencier, puis çà et là des mots en alphabet latin, et des images partout, de tous les formats, des pictogrammes, des personnages de dessins animés, de jeux vidéo, des silhouettes plus ou moins reconnaissables comme Jean-Paul II ou Hitchcock, des hologrammes, des images déroulantes, des formes en relief, des publicités tellement haut perchées qu'on n'en voit que la couleur.
Un type habillé en touriste "comme à Hawaï", juste à côté de
moi, trouve cela écoeurant, pire qu'à Broadway, mais moi j'adore. Qu'il le
répète et j'aurai trouvé ma prochaine victime.
23 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 12
Je n'en peux plus. Je n'ai quasiment pas quitté ma chambre, à part pour essayer d'aller dans un Game Center, mais j'ai renoncé. Toutes mes chemises sont trempées de sueur, et tous mes muscles sont douloureux à force de se contracter. J'ai mal à la gorge de déglutir du rien, même plus de salive. Il faut que je tue quelque chose.
Enfin, ça y est. J'ai trouvé mon repos. J'ai d'abord cherché un chat ou un chien. Dans les quartiers pauvres de la ville on en croise quelques-uns, mais ils sont apparemment plus malins que moi, ou alors ils ont lu dans mes pensées. Au bord d'une sorte de rivière, j'ai bien vu un gros rat, mais je n'en suis pas encore arrivé à ce point…
Et puis j'ai repéré un homme à moitié endormi, la bave aux lèvres, le corps à cheval sur le dossier d'un banc public. Recoin sombre, pas de lampadaire. Ligne de métro Ginza pas loin, station Asakusa, direction Shibuya, celle en orange sur les plans. Très important les couleurs à Tokyo, ville maudite pour les daltoniens.
Oui, donc, le type en vrac sur son banc. Je m'approche, et je lui parle. Doucement, puis de plus en plus haut, sans crier toutefois - je rappelle que je suis dans une ville étrangère, en pleine nuit, et que je cherche à tuer un être vivant pour calmer mes crises d'angoisse, il ne s'agirait pas de se faire remarquer en gueulant comme un âne - je parle au type, en anglais.
Il finit par bouger, et se laisse glisser sur le trottoir. Il se relève,
me regarde, me jauge de haut en bas, inspecte les alentours puis, avec son plus
séduisant sourire, évidemment édenté, il sort un couteau énorme qu'il me pose sous le cou
en grognant "Your money, quick". Je suis très déçu. Et tous ces
guides qui vous assurent que Tokyo est la ville la plus sûre du monde !
24 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 13
L'arme est très usée. La lame de la machette (plutôt qu'un couteau, j'opte pour ce mot, vu la taille du truc) est rouillée, ce con me filerait le tétanos comme pour rire, et je ne suis pas à jour de mes vaccins européens…
Okay, take my purse ! What ? Dit-il, visiblement assez limité en anglais. You give money, quick, et moi je lui répète okay, take it. Je fouille dans la doublure de ma veste, d'où j'extrais un pistolet en métal assez ressemblant aux vrais, qu'on peut trouver dans les boutiques de jouets de Bunkyo. Je le pointe sur le front du clodo, qui s'écroule par terre à genoux en suppliant, ça devient pathétique et un peu trop bruyant.
Je lui balance un énorme coup de pied dans le côté droit de la tête, mais alors de toutes mes forces. Bien équilibré, comme un botteur au foot américain. Son crâne part à l'horizontal vers le banc et rebondit sur les lattes de l'assise. Du sang en quantité honorable gicle de l'impact. Mon élan me fait faire un tour complet sur moi-même, ce qui me permet de distinguer un attroupement en formation à quelques dizaines de mètres. Il est temps de déguerpir. Sans vérifier l'état du gugusse, je cours vers l'entrée du métro et je disparais dans la rame qui justement démarre aussitôt.
Après avoir joué des couleurs de lignes pour semer d'éventuelles poursuites, j'ai retrouvé l'hôtel. A la réception, un employé avait remplacé les fleurs un peu passées par un magnifique bouquet de roses blanches. La douche que je pris ensuite fut la meilleure de toute ma vie.
Le lendemain, j'appris par le journal télévisé que mon bonhomme avait
survécu à ce qu'on présentait comme "l'agression inexplicable d'un drogué
étranger, probablement américain". C'est fou ce qu'un bon accent, ça peut
servir dans les situations les plus inattendues.
25 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 14
"Mais mon chéri, tu n'as rien compris. On dit bonjour Monsieur, ou Madame, pas bonjour tout court, c'est vulgaire. Enfin, quand tu auras un peu plus de bouteille, tu seras moins mal dans ta peau. C'est vrai que mon ex-mari n'avait pas toutes les qualités mais au moins, dans ces cas-là, il… comment vous dites les enfants déjà ? Il assurait, c'est ça.
Te présenter à mes parents ? Quelle bonne idée ! Bien sûr que non ce n'est pas vrai, je n'ai pas envie de me ridiculiser ! Evidemment, le prochain, s'il a mon âge, je risque d'en tomber amoureuse, ce sera différent."
J'avais dans les 22 ans à cette époque, et elle 15 de plus. J'ai quand même été présenté à un membre de sa famille : sa cousine B*.
"Elle est épatante, tu verras, elle a 4 enfants mais alors, physiquement, elle est ra-vi-ssante, tous les hommes se retournent sur elle et puis quelle classe, quand elle avance on dirait un navire. Oui, c'est ça, un vrai navire. Et puis alors, hein, les conventions elle s'en moque, quand je lui ai raconté pour nous deux, elle m'a dit "Mais ma chérie si tu es heureuse c'est tout ce qui compte !", tu vois un peu, la classe, je te le dis."
Heureuse. Elle ne l'était pas et a réussi, parfaitement bien, à me faire partager son état. Quant à la cousine, je l'ai bien rencontrée. Une blonde, de taille moyenne, coiffée au bol, dont j'ai vaguement réminiscence quand je vois Angela Merkel à la télévision. On était au printemps, elle portait un jean sans doute très cher mais pas au premier regard, et surtout, surtout, une ceinture rose avec des petites Minnie de Disney imprimées tous les deux centimètres. A 45 ans, effectivement, c'était la classe…
Je pense que ces deux bourgeoises déclassées ont eu bien du bonheur à ce que, chronologiquement, ma carrière d'assassin commence lorsque j'eus un peu plus de bouteille.
26 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 15
Mais avant d'avoir de la bouteille, j'ai eu du boyau. Ahah, alors celle-là je ne l'avais pas vu venir moi-même ! Oui, figurez-vous que j'étais un cycliste amateur d'un certain talent. Grimpeur – sprinter, j'étais, comme Cyril Guimard. Un profil plutôt rare, il faut être maigre et nerveux dans les cols, mais capable d'enrouler des braquets de mammouth au sprint. J'ai remporté quelques courses assez prestigieuses, Les boucles de la Haute-Vienne, en 1988, le Tour du Sancerrois en 87, et j'ai fait 3e sur Mazamet – Ax les Thermes la même année.
Et puis j'ai décidé de devenir un peu plus intello, et je me suis inscrit en fac de sociologie à L*. J'ai peu à peu lâché le vélo, et voilà, fin d'une carrière prometteuse. Quelques-uns des gars de mon club ont réussi à intégrer une équipe pro ou semi-pro, mais bon, ils n'ont pas trop percé. Sans vouloir balancer, je suis content d'avoir échappé à ce monde de drogués.
La sociologie, ça, c'est plus sain. Enfin, si l'on en juge par l'aspect des étudiants que je côtoyais dans les amphis, l'effet n'était pas visible à l'œil nu. Mais il fallait des explications rationnelles au monstrueux taux d'échec en fin de 1ère année…
J'ai donc obtenu, en quatre années rondes et réglementaires, une maîtrise de socio. Le jour de ma soutenance de mémoire, mon directeur de recherches avait bu beaucoup trop de rouge. Il était seul, le 2e membre du jury lui ayant donné procuration pour m'évaluer. Ce qui se traduit par : je ne vais pas me faire suer à cent sous de l'heure pour un étudiant à la noix.
Il me fait rentrer dans son bureau, me fait asseoir en face de lui et s'allume un clope. Alors, cher M., j'ai lu avec attention votre blablabla, et 25 minutes plus tard, mention Très Bien, sans hésiter me dit-il. Il se lève, me tend la main, et maintenant qu'est-ce que vous allez faire ?
Oh ben dans un premier temps, je me contenterai de tuer des gens, et puis on verra, selon les opportunités…
27 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 16
C'est la première fois que je relis ce journal depuis que je l'ai commencé. Qu'est-ce que je fais ? Je le brûle, je le déchire, je le passe dans une machine, comment ça s'appelle d'ailleurs, ces trucs dans lesquels les truands font disparaître les preuves sur papier ? Ou bien je continue, et puis on verra bien.
Il est 18 heures, localement. En France, 11 heures. Je prends l'avion pour l'Europe dans...
[Le journal s'interrompt pendant trois jours]
Ouah. Je me demandais quoi vous dire, ben là je sais. Je reprends le fil : il y a trois jours, je passais mes dernières heures à Tokyo, en tout cas pour cette année. J'y retournerai, j'aime beaucoup cette ville. J'écrivais les lignes précédentes, et la phrase que je n'ai pas finie, en voici la raison : la porte de ma chambre s'est ouverte brutalement, et la police japonaise m'a arrêté.
Quelques minutes plus tard, j'étais attaché à une chaise dans une salle de je ne sais quoi, garde à vue sans doute, une pièce blanche avec une table. Une femme me parlait en un Français si mauvais qu'au bout de quelques phrases, j'ai demandé à ce qu'on m'informe en Anglais.
Puis des flics ont fait rentrer le clodo que j'avais malmené à Asakusa. Il était toujours pareil, répugnant, aviné, un vrai méchant de manga, un de ceux que Nicky Larson a épargné dans le denier épisode, il n'aurait pas dû. Les policiers l'ont approché de moi, il m'a regardé très attentivement, il a reniflé comme un aspirateur Dyson (ceux qui n'ont pas de sac et qui ne perdent pas l'aspiration) et il a fait non de la tête, car je sais qu'au Japon, le signe est le même.
Ensuite, le clodo a été raccompagné à l'extérieur. Un officier plein de décorations est entré, s'est assis à côté de moi et a demandé quelque chose d'un geste aux autres fonctionnaires présents. Puis il s'est excusé un million de fois, m'expliquant que les agressions dans les faubourgs de Tokyo connaissaient une recrudescence inhabituelle, et que la police en était, toute honte bue, à devoir protéger et recueillir le témoignage de tels individus, des marginaux, des exclus de la société.
Une formidable collation, compte tenu de la dalle que j'avais à ce
moment-là, est alors arrivée dans les mains d'un subordonné, et je suis sorti
blanchi, repu et même un peu pompette de saké du beau commissariat, sous une
pluie délicieuse.
28 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 17
Mais ce détour involontaire avant de quitter le Japon m'a fait réfléchir. J'ai senti le vent du boulet. La prochaine fois, il ne faudra pas que je me loupe. Et les témoins oculaires ne sont pas tous des moitiés de déchet humain sur pattes.
Je suis actuellement dans une maison ridiculement petite. Par la fenêtre de la cuisine/chambre/salon/séjour on voit la mer. C'est ici que j'ai passé les vacances d'été durant des années. C'est ici que mon père a passé ses vacances d'été pendant toute son enfance. Il n'y a même pas de jardin, enfin à peine 40 mètres carrés, l'herbe est jaune; la terre est dure, on y a plus souvent joué aux boules qu'au ballon. Et le long du mur… je réfléchis pour déterminer la direction sachant qu'il est du côté de la plage, du mur Nord Est donc, il y a les vieilles chiottes, rebouchées et transformées en cagibi de plein air.
Justement, l'autre jour je suis allé pêcher la sole. Au trident, s'il vous plaît. On attend marée basse, de préférence un gros coefficient, on arpente les flaques d'eau prisonnières entre deux bancs de sable, et on farfouille le sol à grands coups de trident, comme un gros malade façon Poséidon. Une fois sur des centaines, on embroche un bestiau. Avec de la chance c'est une sole, chair délicate, poëlée dessus-dessous, la peau s'en va toute seule ; la tuile, c'est le tremble, comme on disait dans ma famille, un genre de raie épaisse, avec des batteries électriques qui t'en collent une bonne si tu la touches à main nue.
Que c'est marrant les souvenirs d'enfance, me disais-je en martelant le sable avec régularité, c'est froid la flotte en septembre, si je fais pipi maintenant personne ne le saura, bon Dieu de merde c'est quoi cette bestiole ! Mon trident venait alors de se ficher dans le dos d'une raie à l'envergure de cormoran.
J'aurais dû laisser tomber, lâcher le trident et rentrer mais je me
disais que tuer un monstre pareil m'éviterait sans doute plusieurs jours de
crises. Et puis on était vendredi, jour du poisson.
29 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 18
Le soir tombait, pas âme qui vive sur la plage, et mon poisson se débattait de plus belle. J'ai pensé que ça devait être un ange de mer. Un requin en fait, tout plat, qui se tapit sous le sable, attend une proie et ouvre un four démesuré pour avaler la bestiole imprudente. Dans mon enfance, j'avais vu un pêcheur en sortir un de 22 kilos, à ce qu'il disait.
Celui-là devait faire au moins deux mètres de long et de large. J'étais debout sur son dos, accroché à mon trident comme si je voulais grimper à une corde à nœuds. Je sentais que l'ange s'épuisait à vouloir se débarrasser de l'objet qui le transperçait, et j'étais au moins trois fois plus lourd que lui. Je passais en revue les animaux que j'avais tués depuis que j'assumais grosso-modo l'idée d'être un tueur, les soubresauts du requin s'étiolaient, la nuit allait vraiment commencer. Dans une demi-heure la marée remonterait, pour l'instant elle était étale, comme disent les gens du coin.
L'ange de mer finit par mourir. Je le pris par la queue pour le tirer sur la plage. Evidemment, je ne voulais pas en faire un repas. Ni même en rapporter un trophée. En fait, je voulais le voir en entier, sorti de l'eau, sans les algues, ni les ombres du soir sur les rochers du rivage.
Je l'avais à peine sorti qu'une femme, les traits crispés, apparut. Bonsoir madame, je lui dis. Vous savez ce que c'est votre pêche ? Je vous ai vu depuis le phare avec mes jumelles, eh bien vous venez de tuer un animal qui figure sur la liste des espèces en grand danger d'extinction ! Ah bravo, vous pouvez être fier de vous !
J'essayais, dans l'obscurité de plus en plus dense, de voir à qui j'avais à faire. Jeune, moins jeune, belle, pas belle, agressive pour sûr. Soudain elle me dit : je fais partie du comité de vigilance du littoral, je vais être obligé de prendre vos coordonnées, et vous recevrez une amende pour infraction à la loi de protection des espèces.
Je l'ai regardée en me levant pour l'impressionner. Raté, elle faisait
bien cinq centimètres de plus que moi. Mais je lui ai quand même demandé si
elle, en tant que membre de l'espèce humaine, elle était en voie de
disparition, et comme elle ne semblait pas comprendre, je lui ai dit "Si
je vous tue, je n'aurai pas d'amende". Puis je suis allé récupérer mon
trident, et je suis rentré en la saluant. Elle n'a pas répondu. Je me sentais drôlement
bien.
30 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 19
Le poisson, ben c'est pas de la viande. Je ne sais pas si vous saisissez la métaphore, alors pour être plus explicite, tuer un ange de mer (en voie de disparition, désolé) ça soulage, mais tuer du plus gros, c'est quand même autre chose au niveau de la satisfaction.
J'ai peut-être eu tort l'autre soir de ne pas me laisser aller à zigouiller l'écolo. Mais, je ne sais pas comment le dire autrement, j'ai besoin d'un bon prétexte pour supprimer l'existence de quelqu'un. Et là, y'en avait pas trop
Ma mère disait souvent "Chacun sa croix mon petit", "La mienne c'est ton père", bon là c'est moi qui le rajoute, elle devait y songer très fort pourtant.
Ma croix c'est quoi, les crises d'angoisse ou les meurtres ? La poule, qui a fait l'œuf, qui a fait la poule, c'est sans fin. Au boulot.
Pour innover, pour voir, pour tester, pour changer la routine, tout ce que vous voulez, j'ai décidé de tuer quelqu'un de totalement innocent. Pas un goujat, pas un mafioso, pas une petite frappe, un type normal. Ou une femme, bien entendu.
Eh bien vous n'allez pas me croire, mais une sorte de fatalité plane sur mes projets. Une force supérieure ne veut pas que je tue de vrais innocents. Il faut toujours qu'elle me donne une excellente raison de la faire.
Voilà le topo. Je m'arrête dans une station service isolée, je viens en fait repérer les lieux. Je mets 10 litres de sans plomb, je rentre pour payer et voir un peu la tête de la victime. Et vlan, c'est une horrible bonne femme, vulgaire je n'ose même pas en dire plus, qui tient la caisse.
"C'est pas trop ruineux dix litres hein, j'vous jure, ces touristes, des vrais radins, faut pas vous attendre à être bien reçus après ça", me lance-t-elle en guise de spot d'accueil. Elle prend mon billet de 20 d'une main, me rend la monnaie en la balançant dans l'écuelle et disparaît en hurlant contre son chien dans son arrière-boutique.
Que voulez-vous que je fasse après ça ? Je suis revenu après la
fermeture, j'ai brisé une fenêtre pour rentrer et je lui ai fracassé la nuque
d'un coup de gourdin. Le chien, endormi dans un coin, a levé la tête, puis est
venu lécher le filet de sang qui dégoulinait à travers les mèches rouges de sa
maîtresse. Je ne veux pas savoir jusqu'où il a poussé la dégustation, mais en
m'enfuyant dans la nuit, ma conduite était souple, prudente et apaisée.
31 août 2007
Et ma conscience de flétrir, 20
Ma cavale continue. Pas question de rester proche d'un endroit où j'ai sévi et pendant qu'on y est, je vais vous faire part d'une question qui me turlupine grave, comme dirait mon neveu si j'en avais un. Pourquoi, dans les films et les romans, les assassins sont-ils supposés revenir sur le lieu de leur crime ? Franchement, ils ont un QI de scolopendre ou quoi ?
Je veux bien admettre que pour les besoins du scénario, les forces de l'ordre ont plus de chance d'appréhender les coupables s'ils les croisent. Il est également certain que tous les meurtriers n'ont pas le même insolent pouvoir d'achat que moi, facilité matérielle qui à défaut d'assurer le bonheur, facilite l'impunité…
Parce que prendre un risque pour tuer quelqu'un, ou voler, enfin n'importe quel délit grave, c'est inévitable, mais revenir après, il faut être bien secoué ! Je ne sais pas, c'est trop idiot ce truc, c'est comme si un gosse après avoir mangé une sucette s'enfonçait le bâtonnet dans l'œil.
Donc pas question que je reparaisse aux endroits où j'ai tué des gens. De plus, regardons les choses en face, c'est toujours dans des lieux sordides que ça se produit, les actes criminels. Les endroits comme il faut, très fréquentables, le sont justement, très fréquentés. C'est plein de témoins, plein de personnes pas toujours en état d'ébriété ou incapables de reconnaître leur voisin s'il n'a pas le même blouson que la veille et qu'il n'apparaît pas pour dire bonjour derrière le même pan de haie ! Si je récapitule les lieux de mes assassinats, ça fait pas grimper la cote de l'immobilier, franchement.
Non, la seule attitude probante c'est la fuite, il faut mettre du large
entre soi et son passé. Et puis ça aide à faire le deuil, les kilomètres.